La Croix Rouge valentonnaise et les bombardements

mardi 24 février 2009
par  Bruno
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La Croix Rouge valentonnaise et les bombardements

Nous étions 14 Valentonnais. Nous avions tous notre diplôme de secouriste. C’était la fille de Monsieur Foucher [1]qui avait créé en 1943 le mouvement dans notre ville. Nous étions une très bonne équipe, beaucoup de jeunes camarades d’école : on se connaissait bien. L’ambiance était bonne malgré les tendances différentes des uns et des autres : chrétiens, communistes etc.

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L’équipe de la Croix Rouge de Valenton

On y trouvait entre autres, les soeurs Jeannot, l’herboriste, Roland Fouquet, les fils Adrien, Roger Benoit, le fils du directeur d’école Mr Gary, Henri Arcaro, les sœurs Henrion, Madeleine Travert et le petit Roland Dupré qui perdit la vie tragiquement. C’était le fils d’un peintre vitrier qui habitait dans la grande rue. Un jour alors qu’il allait à Paris, il voulut monter alors que le train avait démarré. Il était tombé, avait eu les deux jambes coupées et était mort peu après.

C’est à l’occasion des bombardements que nous dûmes faire nos preuves et nous mettre au service de la population.
Les alliés allait débarquer en Normandie en juin 1944 ; les avions pilonnaient tous les points stratégiques pour pouvoir avancer sur Paris et l’Allemagne ; nous étions très mal situés, dans un cercle dangereux : avec la voie ferrée du sud de Paris, celle de la grande ceinture à l’est qui menait vers l’Allemagne et un usine d’aviation en haut de Valenton.

Notre équipe de Croix Rouge était bien préparée : nous avions tous notre certificat de secourisme et le dimanche avant le premier bombardement sur Villeneuve Valenton nous avions fait un entraînement de brancardage qui fut une vraie partie de rigolade ; nous ne soupçonnions pas ce qui allait nous arriver.

Le premier bombardement sur Valenton eut lieu à Pâques le 10 avril 1944 ; très rapidement les bombes sont tombées précédées par les fusées éclairantes qui illuminaient le ciel. Dans l’affolement, maman et mon oncle voulaient qu’on sorte de la maison et que l’on grimpe par notre jardin sur la côte de Valenton. Ils voulaient s’éloigner de la voie ferrée car des tracts avaient été distribués qui nous avaient prévenus la veille que la voie ferrée allait être bombardée et qu’il fallait partir mais personne n’avait mesuré le danger on était resté à la maison comme tous les gens. Il était donc trop tard pour s’enfuir. Moi, fidèle aux consignes données par la croix rouge, je hurlai en les suppliant de revenir dans la maison. Ils n’arrivèrent jamais à ouvrir la petite porte du jardin qui montait sur la côte et ils n’eurent que le temps de revenir. Les bombes tombaient autour de nous. L’une d’entre elles était tombée en face de la maison de l’autre côté de la rue, une autre derrière la maison ; nous avions pu descendre dans la cave, blottis les uns contre les autres sur la soute à charbon, dessous l’escalier pendant les deux heures que dura le bombardement. Dans la maison, les dégâts étaient considérables mais elle était encore debout avec le toit abîmé, toutes les vitres cassées les fenêtres arrachées. Il y eut 35 vitres à colmater par la suite, avec du papier, parce qu’on ne trouvait pas de verres. Il y avait tellement de vitres qui avaient sauté partout dans le quartier Nord que le vitrier était débordé et ne pouvait faire face aux besoins. Dans la maison se trouvait une épaisseur de gravats impressionnante par terre.
On entendait aussi des gens qui hurlaient dans les quartiers Nord de Villeneuve un immeuble des HLM près de chez nous était coupé en deux une bombe était tombée dessus. Une amie de maman qui habitait là avait tout perdu et son mari avait été tué parce qu’il n’avait pas voulu se sauver ; elle était partie en courant et lui était resté.

Les sirènes ayant sonné la fin de l’alerte, mon amie Madeleine secouriste de la Croix Rouge comme moi était venue car nous devions nous rendre à la mairie pour les secours où nous attendait notre responsable Odette Foucher. On avait la consigne qu’il fallait attendre la fin de l’alerte. Elle avait dit : « vous venez tous à la mairie, après on organise les secours ». Là, elle nous a demandé d’emmener un monsieur que nous connaissions bien à l’hôpital de Villeneuve dans une vieille voiture sortie pour la circonstance (elle appartenait à quelqu’un qui par peur qu’elle soit prise par les allemands ne la sortait jamais). Le monsieur était agonisant ; on l’avait sorti des décombres de sa maison, il mourut dans la nuit. Quand on est arrivé à l’hôpital des centaines de blessés et de morts s’y trouvaient. A Villeneuve et Valenton on dénombra 41 morts et 66 blessés. Dans l’hôpital, ils n’avaient plus de place ; on entendait les victimes gémir, réclamer des soins car il n’y avait pas assez de médecins. Le docteur Patou de Villeneuve était en train d’en amputer un ; il nous fit signe de déposer notre blessé.
En reprenant l’édredon qui le recouvrait, nous nous aperçûmes que celui-ci était percé et que toutes les plumes se déversaient sur tout le monde. Malgré cette situation dramatique nous n’avons pu retenir une crise de fou rire devant tous ces gens recouverts de duvet. C’était un rire nerveux, la situation était surréaliste ; alors on est descendu avec notre édredon en courant et nous sommes reparties dans la vieille voiture cahotante jusqu’à Pompadour où il y avait plein de trous de bombe. On disait que Pompadour avait été détruit à 80% mais là-bas, il y avait d’autres membres de la croix rouge qui nous ont dit : « on a fait le nécessaire, vous pouvez rentrer chez vous. On est rentré à la maison, épuisées d’émotions et de fatigue ».

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Bombardements à Pompadour
La photo est prise depuis le bas coté opposé de la N6, c’était moins large à l’époque et bordé d’arbres. Ce qu’un obus n’a pas pu faire, l’arbre en tombant l’a fait. C’était un bloc de maisons de villes avec commerce, accolées en ligne sur la N6 entre les rues Jaurès et Curie. Au bout à gauche c’était un charbonnier, puis une charcuterie (c’est la maison bien abîmée qui reste) et ensuite le même modèle, inversé, complètement anéanti, c’était la boulangerie en dessous.
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La photo est prise depuis l’angle N6 et rue Curie : on voit très bien qu’il ne reste vraiment plus rien de la boutique au rez de chaussée comme de l’appartement au dessus.

La défense passive, c’est-à-dire les pompiers, la Croix Rouge avait investi un château inhabité (l’actuelle mairie). On en avait fait un centre d’accueil pour tous les sinistrés qui n’avaient plus de maison. Là, j’avais demandé à notre responsable d’être de toutes les gardes car je ne pouvais plus dormir à la maison. On était en bas, on veillait à plusieurs de la Croix Rouge et à chaque alerte, il fallait soutenir tous ces pauvres gens sinistrés qui avaient très peur, qui venaient de Pompadour et qui pleuraient aussi leurs morts. Nous les secouristes, nous dormions au rez-de-chaussée sur des matelas au sol ; on se soutenait beaucoup moralement car on avait peur et on essayait de maîtriser cette peur.
Les voies ferrées étaient complètement détruites pour accéder à Paris. Je ne pouvais plus aller travailler (Je travaillais dans une usine). Aussi, j’aidais l’organisation des secours justement dans le château : il y avait les repas à faire midi et soir pour les sinistrés. Un autre bombardement à Brévannes avait détruit les bâtiments du sanatorium. Toute notre équipe de Valenton y est partie. Nous avions tous pris des piles électriques car quelqu’un nous avait dit : « allumez vos lampes parce qu’on nous a dit qu’il y avait des bombes à retardement qui n’avaient pas éclaté »

Le 14 juillet 1944, un autre bombardement fit des victimes, en particulier la famille de Maurice Frappart. Ce jour là, ses enfants se trouvaient chez ses parents concierges à la salle paroissiale. Pris de panique ces derniers au lieu de s’en aller dans la rue Etienne Dolet partirent dans une autre direction et se réfugièrent chez Mr et Mme Penninck. Une bombe s’abattit sur la maison faisant sept victimes dont Mme Penninck et son fils, une dame qui habitait avenue de Valenton et qui pensant échapper à la pluie de bombe était rentrée dans cette maison, les parents et les deux petits enfants de Maurice Frappart. Celui-ci faisait partie de la défense passive. A ce moment-là, il n’était pas dans Valenton. Quand il y avait une alerte, on recommandait à ceux qui assuraient la protection : « vous filez dans le bois de la grange. Dès que l’alerte est finie vous venez vite pour secourir les gens ».
Quand le calme revint, pensant porter secours à des inconnus, c’est son père, sa mère, ses enfants qu’il découvrit. Il avait fallu déterrer les enfants. J’étais présente. C’était horrible. Nous ne pouvions rien faire. On emmena les corps à la mairie. Nous avons veillé les morts toute la nuit dans une salle de classe. Le matin Régine, la mère des deux bébés arriva en criant. Le désespoir de cette mère était terrible. Elle avait confié ses enfants à ses beaux-parents.

Au fur et à mesure des bombardements, on apprenait que telle ou telle

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Bombardements à Valenton, derrière l’impasse Guérin

personne que nous connaissions avait été tuée, notamment une camarade de ma sœur. Une bombe était tombée sur la maison. On l’avait retrouvée elle et sa sœur et on les avait sorties des décombres. Elles étaient enlacées tellement elles avaient dû avoir peur.

Une nuit alors que j’étais de garde, la fin de l’alerte n’était pas sonnée, il est arrivé des flics français qui gardaient la voie ferrée pour empêcher les gens de voler tout ce que les wagons pouvaient renfermer notamment les capotes de militaires. Ils étaient en sang car ils s’étaient pris dans les barbelés en voulant se sauver ; ils avaient les lèvres toutes pendantes. On leur avait dit : « la Croix Rouge va vous soigner » mais un pompier suggéra : « il faut les faire soigner au château des Charmilles ». Là-bas, il y avait des médecins clandestins résistants. Ce sont eux qui les ont soignés car il fallait que cela soit recousu.

Un autre jour un gars surpris par les allemands en train de voler s’était sauvé ; il avait traversé la plaine depuis la gare de Valenton mais les allemands étaient partis avec une jeep pour le poursuivre. Quand il est arrivé sur l’avenue de Valenton il s’est planqué là où il y avait une maison à deux étages mais les allemands l’avaient vu à cette hauteur. Ils avaient les mitrailleuses sur leur petite jeep, ils ont mitraillé la maison avant celle où il était. Dans cette maison-là, habitait une dame âgée. Dès qu’elle s’était rendu compte que c’était les allemands qui arrivaient, elle avait vite fermé les volets mais c’est justement parce qu’ils l’avaient vue fermer les volets que les allemands avaient mitraillé la fenêtre. Malgré les volets elle reçut dans le dos des petits bouts de carreaux ; alors, les gens du quartier étaient vite venus me chercher. J’y suis allée et avec des petites pinces, j’ai enlevé, un par un les petits morceaux de verre et j’ai mis du mercure au chrome.


[1Robert Foucher, alias commandant Ferté, est entré dans la résistance en 1942. Il était responsable du secteur de la région sud-est, appelé "Agro"


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