L’eau à Valenton : reserves et distribution

mercredi 24 février 2016
par  Martine
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Au XIXe siècle, ni Paris ni la banlieue ne disposait encore de réseau général de distribution d’eau. La plupart des habitants venaient chercher leur eau à des bornes fontaines ou faisaient appel aux services des porteurs d’eau.

À Valenton, les plus riches disposaient dans leur propriété de bassins, de puits et de réservoirs alimentés par les eaux venues en grande partie du mont Griffon, situé à 115 mètres d’altitude (au niveau du bois de La Grange), ou bien de la Fontaine Saint-Martin. Les eaux ruisselaient le long des pentes et ceux qui en avaient les moyens arrivaient à les détourner vers leur propriété. Au XIXe siècle, chaque acheteur de maison bourgeoise devait respecter des servitudes liées à la circulation de l’eau dans les terres qu’il allait acquérir. Il ne subsiste pas un contrat de vente d’un des « châteaux » de Valenton, comme on appelait à l’époque les maisons de campagnes des notables parisiens, qui ne comporte pas des clauses spécifiques concernant l’écoulement de l’eau. Mais le respect des clauses était loin d’être une réalité ; c’est la raison pour laquelle éclata en 1855 une affaire qui opposa devant le tribunal les propriétaires des plus grands domaines de Valenton entre eux. Cette affaire fut jugée d’abord par le tribunal de Corbeil puis en appel par la Cour Impériale de Paris. L’incident concernait une prise d’eau branchée par M. Dessales, le nouveau propriétaire d’un domaine correspondant à un lieu appelé aujourd’hui les Tourelles ; le branchement privait d’une arrivée d’eau les propriétaires situés en aval, M. Dardel pour le château du Plaisir (à l’emplacement de la Lutèce), M. Chaix d’Est-Ange pour l’ancien château des Charmilles, M. Pellou pour l’orangerie et le potager, et Mme Berthémy, pour la ferme [1]. La Cour d’Appel statua au profit des victimes : reprenant en détail tous les actes de vente, accords, conventions passés entre les propriétaires successifs depuis la construction du château et l’aménagement du domaine que l’épouse de Chaspoux de Verneuil avait reçu le 16 septembre 1721 de son père, M. Bigres. Des documents vieux de plus d’un siècle avaient été consultés et des experts s’étaient déplacés. Il fut déclaré qu’aucune prise d’eau ne pourrait être établie au profit de M. Dessales.

Quelques années plus tard, un autre conflit éclata entre la commune et le propriétaire d’un des plus grands domaines de Valenton [2], M. Jules Ferdinand Hennecart, ancien membre du Tribunal de Commerce de Paris. Il avait acheté sa propriété le 24 juin 1854 pour la somme de 80 000 francs. Une clause de l’acte de vente [3] concernant les servitudes passives faisait référence à un autre contrat notarié passé à Villeneuve Saint-Georges devant le notaire Aubert, le 27 ventôse de l’an II [4],entre la commune de Valenton et l’ancien propriétaire M. Boullenois. Il y était précisé que la commune de Valenton avait « droit à vingt-sept millimètres d’eau à prendre dans la conduite principale des eaux du château ». Or, il semble bien que M. Hennecart n’ait pas respecté cette clause puisque, le 13 mars 1859, la commune exprimait à travers ses délibérations les incriminations suivantes :

« La commune de Valenton a toujours eu à se plaindre de Monsieur Hennecart, qui très souvent lui a retiré une partie de la jouissance de ses eaux, soit par un incident fortuit, tel qu’un caillou, des coquilles de noix, des feuilles ou du sable introduit dans le tuyau, soit par des changements opérés dans la cuvette servant de réservoir, ce qui a déterminé la commune à faire faire une clef pour la pierrée qui alimente son tuyau et dont elle est d’ailleurs propriétaire ; cependant comme Monsieur Hennecart conteste les droits de la commune à ce sujet, le Conseil municipal pour éviter toute disgrâce tant d’une part que de l’autre, consent à faire changer la clef, à diviser la cuvette, et laisse à la haute appréciation de l’autorité supérieure de déterminer si la commune a droit ou non d’avoir une clef de sa propriété, et si aucune disposition de l’acte de concession n’accorde le droit à la commune d’avoir une clef, il n’est pas dit non plus que Monsieur Hennecart devra en être seul détenteur. De plus Monsieur Hennecart doit à la commune vingt-sept millimètres d’eau, et il lui en donne à peine vingt-trois.

Le Conseil municipal demande donc que Monsieur Hennecart fournisse immédiatement à la commune la quantité d’eau qui lui appartient conformément à ses titres et qu’il l’indemnise du préjudice que lui a causé la perte de cette eau depuis qu’il est propriétaire à Valenton. »

Le 3 avril 1859, la commune engage une action contre M. Hennecart et le conseil municipal :

« Est d’avis :

Qu’il y a lieu d’autoriser Monsieur le Maire à former action contre Monsieur Hennecart pour les eaux qu’il doit à la commune et à défendre l’action que Monsieur Hennecart se propose d’intenter contre la commune relativement à sa possession d’une clef du regard alimentant la fontaine devant tous tribunaux compétant, et à plaider jusqu’au jugement définitif et même sur appel s’il y a lieu. »

En ce milieu du XIXe siècle, il apparaît que la commune prend en compte l’intérêt communal vis-à-vis d’un propriétaire qui entend s’approprier, non pas pour ses besoins vitaux mais pour son plaisir (bassins, jets d’eau dans son jardin paysager) l’eau destinée à l’usage public.

Nous sommes à une époque où la question de la distribution de l’eau se trouva posée. Des compagnies privées se multiplièrent, et la première société nationale de distribution, la Compagnie générale des eaux, vit le jour en 1853. L’eau se transformait en produit industriel et commercial. De leur côté, les petites communes se laissèrent séduire par la formule des « concessions », leur permettant de créer « un service d’eau » sans avoir ni à financer ni à exploiter les infrastructures. En échange du monopole de distribution, les compagnies se chargeaient de tout, y compris des relations avec les usagers. Elles captaient des eaux de sources, de nappes ou de rivières, puis les acheminaient sur des distances plus ou moins longues.
C’est seulement à partir de 1864 qu’une compagnie intervint dans la distribution des eaux dans la commune de Valenton. Le 12 novembre 1864, le conseil municipal autorisa la Compagnie des Eaux « à faire les travaux pour passer tous les conduits nécessaires à la distribution des eaux sur tous les chemins de la commune » et accepta « l’offre du mètre cube d’eau par jour et la faculté de prendre 5 mètres cubes d’eau par jour, à la condition de 50 centimes pour 100 litres de rabais ». Sans doute s’agissait-il de la « Compagnie des Eaux de Seine pour le canton de Boissy-Saint-Léger » fondée en 1864-1865 par le maire de Boissy, Napoléon-Alexandre Berthier, prince de Wagram [5]. Ces canalisations allaient permettre l’établissement de bornes fontaines dans plusieurs quartiers de la commune, deux [6], une [7] en 1873. C’était donc l’eau de la Seine qui alimentait les premières bornes fontaines installées à Valenton. Une vingtaine d’années plus tard, le 21 février 1892, une pétition fut adressée aux élus municipaux. Celle-ci réclamait une nouvelle fontaine à eau de Seine et demandait qu’elle fût établie près de la place de la Mairie [8]. Mais le conseil municipal considéra alors que les bornes fontaines se trouvaient à Valenton en quantité suffisante pour donner satisfaction aux habitants et il rejeta la demande.

Il faut attendre 1898 pour que l’eau de source vienne alimenter de nouvelles bornes fontaines. Un traité de concession entre la commune et la compagnie départementale des eaux de sources fixa le nombre de bornes fontaines et autorisa cette nouvelle société concessionnaire à établir des tranchées pour canalisations destinées à la pose de tuyaux pour conduite d’eau allant à Créteil en passant par le chemin vicinal ordinaire n°1 de Mesly, ou par le chemin de La Tour, au choix de la société. En accordant cette autorisation, le conseil municipal exigeait des contreparties : à l’expiration de l’exécution de ces canalisations, la société concessionnaire devait remettre en parfait état de viabilité la chaussée dégradée et l’entretenir pendant 2 années, de façon à ce qu’en somme le travail effectué n’ait nui en rien au bon état du chemin. De plus, elle devait établir une conduite d’eau s’embranchant sur la canalisation principale, remontant la Grande rue, « traverse de Valenton », et permettant l’alimentation gratuite en eaux de source de la mairie-école et de l’école des filles (rue Paillard) soit 500 litres pour chaque école par jour, et de plus assurer la fourniture de 1m3 d’eau de source par jour pour usage de la commune. Par ailleurs, le conseil désirait également être fixé sur les frais auxquels entraînerait une canalisation établie dans la partie restante de cette traverse de Valenton (Grande rue), c’est-à-dire jusqu’à la dernière maison du Pailly. Par ailleurs, le 3 juillet 1898, le conseil décida de prendre une concession d’eau de source, d’une centaine de litres par jour, devant fournir, à l’intérieur du cimetière, l’eau que nécessitait l’arrosage des plantes ornant les sépultures. Il fut prévu d’installer quatre bornes fontaines : une place de la mairie (angle de la place), une autre au chapeau à cornes (place Jean Jaurès) ; une près de la poste [9] et une au Pailly. Il y avait déjà une borne fontaine au Pailly ; la commission était aussi d’avis que pour la canalisation appelée à fournir l’eau au Pailly, ce travail soit opéré au plus tôt. Ainsi le 13 septembre 1898, la canalisation déjà existante au Pailly fut prolongée en vue de l’installation d’une autre borne fontaine. Il fut prévu que l’ancienne borne fontaine du Pailly, qui fournissait l’eau de Seine, serait dorénavant alimentée par de l’eau de source et que la nouvelle borne destinée à fournir l’eau de Seine serait située au numéro 78 de la Grande rue. La commune en revanche ne s’engageait en aucune manière à garantir que des abonnements seraient souscrits auprès de l’administration des eaux de Seine, sur le tronçon de la canalisation, la fourniture d’eau étant faite de façon très irrégulière et ne donnant aucune satisfaction.

Les corvées d’eau donnaient l’occasion aux femmes de se rencontrer et d’échanger des nouvelles, elles qui n’allaient pas dans les cafés comme les hommes. Les lavoirs jouaient le rôle de des lieu de rencontre, tout en frottant et en rinçant, les laveuses bavardaient. Des disputes éclataient parfois, notamment pour partager les meilleures places en amont du lavoir, là où les eaux n’étaient pas encore savonneuses. C’est ainsi qu’en 1862, le lavoir devint un lieu de conflit entre des Valentonnaises et des habitantes de Limeil. La municipalité dût intervenir. Le 27 juin 1862, le maire, à l’époque M. Grim, fit une proposition à ses collègues du conseil municipal, déclarant que de nombreuses plaintes lui étaient parvenues au sujet des places que beaucoup de personnes de Limeil occupaient à la fontaine, que des querelles s’en suivaient ce qui pouvait devenir « préjudiciable aux habitants des deux pays aussi rapprochés, que pour obvier1 à cet état de choses », il lui paraîtrait équitable d’exiger "un certain droit de toutes personnes étrangères à la commune". C’est ainsi que le conseil municipal de Valenton fut « d’avis de fixer à 2,25 francs par chaque personne n’ayant pas leur domicile dans la commune le droit de laver au lavoir de Valenton ». L’entretien du lavoir restait à la charge de la Commune. Le 19 octobre 1884, de gros travaux furent entrepris. Il s’agissait de remédier aux fuites qui s’étaient produites et d’accélérer en même temps le renouvellement des eaux en diminuant la profondeur. Le conseil adopta la proposition de Monsieur Noël, architecte de la commune, d’en garnir le fond d’une couche de béton de 20 à 25 centimètres revêtu d’un enduit suffisant de ciment de bonne qualité ; le tampon de bois qui fermait le fond du lavoir, peu commode à atteindre, fut remplacé par une vanne se manœuvrant extérieurement à l’aide d’un carré mis en mouvement par une clef.

Les services d’eau ainsi créés permettaient aux plus modestes de s’approvisionner à ces bornes fontaines, tout en couvrant les besoins communaux : mairie, écoles, etc. On croisait d’autant plus de monde aux fontaines qu’on les utilisait parfois à d’autres fins que le puisage d’eau, pour laver du linge ou des légumes, ou abreuver des bestiaux. Les abreuvoirs étaient surtout fréquentés en fin de journée, lorsque les agriculteurs rentraient des champs. Fontaines, lavoirs et abreuvoirs étaient des lieux qui comptaient dans la géographie sociale des villages [10].


[1L’orangerie, le potager et la ferme se trouvaient derrière l’ancienne poste

[2Il s’agit d’une propriété située au 10 bis rue du colonel Fabien, correspondant au château (où se trouve actuellement la direction socioculturelle de la commune), délimité par la rue du colonel Fabien, la rue Étienne Dolet et l’avenue du ru de Gironde.

[3Archives Nationales, MC, ét. XC 722, 24 juin 1854.

[4C’est-à-dire le 17 mars 1794.

[5François Lalliard, « Élites impériales et modernisation de l’espace rural dans le sud-est du Bassin parisien : les Berthier deWagram et le canton de Boissy-Saint-Léger de 1830 à la crise de1929 », Ruralia. Sciences sociales et mondes ruraux contemporains, [En ligne], 18/19 | 2006, p. 18, mis en ligne le 01 janvier 2010, consulté le 24 avril 2015. URL : http://ruralia.revues.org/114.

[6L’une des bornes se trouvait au Pailly ; aucune précision n’est apportée dans les délibérations sur la localisation de la deuxième. en 1867

[7Elle fut placée au coin de la Grande rue (actuelle rue du colonel Fabien)- et de la rue Paillard (actuelle rue des écoles).

[8Une place de la Mairie (actuellement place Paul Vaillant-Couturier) avait vu le jour en 1875 après la construction de la Mairie-École (actuellement Espace Julien Duranton).

[9L’ancienne poste se trouvait au 8 bis rue du colonel Fabien.

[10Viviane Claude, « Une coopération politique dans une mosaïque urbaine, le cas du service de l’eau en banlieue parisienne (1880-1923) », Genèses n° 65, 2006/4, éditions Belin, Catherine Roth, Maurice Bonnard, Histoire d’eaux en Val de France. L’eau à Arnouville, Garges-lès-Gonesse, Sarcelles et Villiers-le-Bel aux XIXe et XXe siècles, Éditeur : Communauté d’agglomération Val de France, 2010, p. 24.


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