Une jeune Valentonnaise dans la tourmente de la guerre et de l’Occupation

jeudi 28 août 2014
par  Martine
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Une jeune Valentonnaise dans la tourmente de la guerre et de l’Occupation.

Madeleine Travert avait quinze ans lorsque la guerre fut déclarée. Elle raconte les difficultés de la vie quotidienne sous l’occupation allemande.

A Valenton, comme ailleurs, les difficultés de ravitaillement devinrent de plus en plus contraignantes. Pendant des heures il fallait attendre devant les magasins, pour se voir doublés par les « priorités » au moment de l’ouverture, et ne pouvoir acheter que très peu de nourriture.

L’hiver, ces queues devenaient de plus en plus pénibles, et c’est maman qui supporta la presque totalité de cet état de fait. (Papa et moi, moins libres, nous n’avons que peu participé à ces interminables attentes). Afin de tenter de se protéger du froid dans l’immobilité des files d’attente, arrivée sur place, elle entourait ses chaussures de plusieurs épaisseurs de journaux, pour conserver un maximum de chaleur.

Afin de pouvoir loger et élever quelques lapins destinés à devenir des compléments alimentaires, la tonnelle et ses rosiers furent supprimés et remplacés par une construction en dur abritant deux étages de cages, et entourée d’un espace clôturé où deux poules pouvaient circuler- quand on ne les laissait pas simplement picorer dans le jardin.
Pour nourrir les lapins grands amateurs de verdure, il fallait aller plus loin que dans les petits chemins environnants et jusqu’aux environs de la gare de Valenton (la grande ceinture où passait la Malle des Indes [1]). Il fallait aussi une petite carriole que papa construisit de toute pièce et où les roues de ma trottinette à pédale trouvèrent un emploi. Et c’est maman qui s’octroya la corvée de ces expéditions.

Nous avons subi dans ces temps des hivers très rigoureux. Il y a eu jusqu’à moins 8 degrés dans ma chambre. Par manque de charbon le chauffage central est resté inutilisé pendant plusieurs années et nous nous cantonnions tous trois dans la cuisine, seule pièce vivable grâce à la cuisinière qui nous permettait de cuire les aliments, nous donnait de l’eau chaude, nous empêchait de nous geler, chauffait les briques que nous glissions dans les lits. C’est là que les édredons ont retrouvé toute leur utilité ! …
Les cartes d’alimentation avaient fait leur apparition. Pour le pain, la viande, les légumes, les matières grasses, le tabac (4 paquets par mois pour les hommes, 2 pour les femmes), le textile, le charbon …le pain !

Pour la viande il fallait surveiller l’affichage des jours et heures de distribution chez le boucher et essayer d’être en bonne place dans la file d’attente.

Du lait, il y en avait pour certaines catégories de cartes, les enfants mais aussi les malades. C’est ainsi que nous en avions ¼ de litre par jour avec la carte de papa
Quelques rares denrées supplémentaires étaient attribuées aux J3. J’en étais.

En ces temps de misère, le marché noir (et toutes ses combines) a prospéré et a construit des fortunes. Mais par honnêteté, papa a toujours refusé d’en profiter, disant que si chacun en faisait autant il ne pourrait subsister.

Il y avait aussi des tickets pour les textiles, les chaussures, à semelles de bois exclusivement. Certaines étaient flexibles, fendues de courtes entailles alternées de part et d’autres. Elles ne résistaient pas très longtemps à la marche. La plupart étaient d’un seul bloc rigides comme un sabot. A talon ouvert, elles pouvaient avoir une certaine élégance. A talon fermé, elles usaient rapidement les bas d’où reprises sur reprises.

Les bas. Ils étaient en rayonne (45 Frs la paire et 2 points). Et comme tous bas qui se respectent ils s’ornaient souvent de jolies échelles. Alors un nouveau métier a vu le jour (si l’on peut dire) et les remmailleuses ont fleuri un peu partout, maniant avec adresse et rapidité leur petit crochet mû électriquement.
Pour ma part je devins experte à faire avancer mon crochet maille après maille sur le bas tendu sur un verre.

Ce mal vivre a duré à peu près 5 années avant que nous retrouvions progressivement une vie quasi normale. Les cartes d’alimentation n’ont été supprimées qu’en 1949.

La vie reprit avec ses difficultés de ravitaillement de plus en plus pénibles. On vit fleurir les vélos taxis, petites voitures tirées par une bécane ou un tracteur, et les autos à gazogènes alimentées par une chaudière où brûlait coke ou charbon de bois.

Le couvre feu fut institué à 20 heures. Plus d’éclairage dans les rues, le moindre filet de lumière à une fenêtre était traqué par le chef d’îlot faisant sa tournée. A la fermeture des volets on accrochait un tissu devant leurs fentes.

Pour la correspondance avec la zone dite libre, il fallait utiliser des cartes pré imprimées où l’on pouvait rayer les mots inutiles et ajouter une courte mention. Même la formule de politesse était imprimée : « affectueuses pensées, baisers ».

Les bombardements

Les années qui suivirent ont été très pénibles à vivre. Outre les difficultés de ravitaillement, toujours aussi importants, il y eut les alertes de plus en plus fréquentes, de jour comme de nuit. Et là, on pouvait voir les fusées éclairantes destinées à localiser le terrain, on entendait passer les avions bombardiers, les tirs de DCA.

Valenton a subi plusieurs bombardements, 4 de jour, courts et précis, 4 de nuit massifs et longs.

Le premier nous a surpris au soir d’une magnifique journée de printemps, à Pâques 1944, le 9 avril à 23 h 57. Pendant 50 minutes, 500 bombardiers anglo-américains ont largué à très haute altitude des milliers de tonnes de bombes, visant la gare de Triage SNCF afin de détruire voies ferrées, machines et matériel. Mais vu l’imprécision des tirs, le quartier Pompadour fut cruellement touché. On y releva une quarantaine de morts. Notre commune déplora de nombreux blessés et 800 sinistrés. L’église eut sa toiture soufflée, ses vitraux cassés (à l’exception de celui au dessus de l’autel) et un côté de nef effondré.

Nous étions maman et moi tapies au sous-sol. Les bombes tombaient tout autour et nous sentions la terre trembler de tous côtés.

A la fin de l’alerte, réalisant que je faisais partie de l’équipe de secouristes de la Croix Rouge dirigée par M. Brun et Odette Foucher, je suis descendue chez l’amie Odette qui habitait sur l’avenue et nous avons rejoint notre équipe. Les souvenirs sont vagues. Je me revois à Pompadour et aussi en convoyant des blessés à l’hôpital de Villeneuve.
Mais là c’était peut-être à l’occasion d’un autre bombardement.

Les sinistrés étaient rassemblés au château Barriquand, l’actuelle mairie, où des repas leur étaient servis et où ils pouvaient séjourner. De jour comme de nuit, un ou deux secouristes restaient sur place. Je me souviens avoir passé la nuit couchée sur le palier d’un escalier.

La nuit du 25 au 26 avril, second bombardement. Il a duré 1 h 15 et fit 7 morts. Est-ce cette nuit-là que périrent sous les décombres de leur maison, Mme Penninck, M. et Mme Bammetz et leurs petits enfants (fils de Maurice Frappart et de Régine Fournier) ? Odette et moi eûmes à veiller ces morts étendus sur le sol d’une salle de classe… Nous avons passé cette nuit de veille à dire le chapelet.

Troisième bombardement, le 5 juillet. Il a duré 1 heure.

Quatrième et dernier, le 14 juillet où la profusion de fusées éclairantes jeta l’épouvante.
Ce fut ce dernier bombardement qui acheva de détruire la chapelle Ste Thérèse à Pompadour , déjà endommagée la nuit de Pâques .

Nous avons vécu des semaines très dures, de peur, de tension, d’appréhension et j’ai peine à me convaincre de cette réalité.

Presque chaque nuit, il y avait alerte et l’on entendait venir les avions. Alors nous nous levions et descendions au sous-sol, ou bien, entraînées par l’exemple des voisins, nous les suivions jusque dans les bois en attendant la fin de l’alerte.

Quand nous étions couchés nous sentions de temps en temps frémir le lit : une bombe à retardement venait d’exploser. Des trous de bombes, il y en avait de nombreux dans la plaine, révélant les différentes couches de terres. Dans le jardin, nous avons trouvé plusieurs éclats de bombes. Dans le chemin, la maison Pannegeon au 14, s’est écroulée sur ses propriétaires heureusement rescapés.

De nombreux Valentonnais se réfugiaient dans les communes avoisinantes pour y passer la nuit plus calmement. Maman réussit à trouver à Montgeron une personne accueillante qui a pu nous loger quelques nuits dans la cabane du fond de son jardin. Chaque soir rentrant de travailler je retrouvais maman porteuse du dîner, dans le train pour Montgeron.

Enfin, Valenton fut libéré le 26 août 1944.


[1C’est au milieu du XIXe siècle que la Compagnie du Nord et le PLM avait créé le train postal Calais -Marseille s’appelant " La Malle des Indes". La Malle des Indes rejoignait Calais à Brindisi par le Réseau du Nord, la Grande Ceinture de Paris puis le réseau P.L.M. Le service Malle des Indes est supprimé après la Seconde Guerre Mondiale


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