Des salles d’asile à l’école maternelle

samedi 29 mars 2008
par  Martine
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Des salles d’asile à l’école maternelle

Jusqu’à la fin du XVIIIème siècle la garde des enfants, jusqu’à 7 ans environ, était assurée par la famille, les nourrices, par des placements à la campagne, en ville chez des voisines, parfois par une organisation sociale "clandestine". En ce qui concerne les enfants de familles pauvres, notamment des familles ouvrières des villes, la question du mode de garde et de leur instruction ne se pose pas : le jeune enfant est livré à lui-même, il n’est pas envisagé d’éduquer le peuple.

C’est la révolution française de 1789 qui introduira le principe d’égalité d’instruction, tout en ne remettant cependant pas en cause le principe de garde familiale du petit enfant. L’éducation et l’instruction des enfants devenaient collectives après l’âge de 7 ans et concernaient uniquement les garçons.

Il faut attendre 1827 pour que Jean-Marie-Denys Cochin (1789-1841) et la Marquise de Pastoret prennent l’initiative d’ouvrir la première salle d’asile, première forme d’institution pour la garde et l’éducation collective des enfants pauvres (petite enfance de 2 à 7 ans).

Les salles d’asile étaient des organismes financés par souscription publique grâce à un comité de dames bienfaisantes (les dames "patronnesses") et placés sous la tutelle des hospices. A cette époque, les salles d’asile qui fleurissent en France, sont des initiatives privées charitables (laïques ou religieuses) en direction des plus démunis. L’objectif clairement énoncé étant de sauver le petit enfant pauvre, de le mettre "à l’abri des dangers physiques et moraux", de lui donner une éducation morale et religieuse, et permettre en même temps aux mères ouvrières de travailler. Les discours de l’époque, aussi bien ecclésiastiques que médicaux, soulignent les dangers courus par le jeune enfant, dans la rue comme dans sa famille, lieux de vice et perdition (insalubrité, promiscuité, enfant livré à lui-même, etc.). Il convenait donc de donner à ces enfants un lieu de refuge ainsi qu’une éducation morale et religieuse. Le but éducatif est de catéchiser les petits par le biais d’une instruction élémentaire et par l’apprentissage de l’obéissance.

A partir de 1836 le pouvoir universitaire se manifeste, les hospices sont dessaisis, les salles d’asile relèvent alors du ministère de l’Instruction publique. L’autorisation d’exercer sera délivrée par le recteur d’Académie, les salles d’asile seront gérées par les municipalités. Des Instructions officielles visent à établir une réglementation uniforme en ce qui concerne les occupations des petits : prières, histoires bibliques, lecture, écriture, calcul, histoire naturelle, travaux d’aiguille, ouvrages de mains.

Les surveillantes de salles d’asile doivent posséder un diplôme de "bonnes mœurs et d’instruction", ce dernier délivré par le recteur. En ce qui concerne les religieuses responsables de salles d’asile, ces dernières sont dispensées de fournir le brevet de capacités grâce aux lettres d’obédience produites par les Supérieures de l’ordre, qui atteste de leurs compétences. La loi Falloux renforce ce privilège. La conséquence sera qu’en 1867, 73% des salles d’asile sont dirigées par des religieuses, contre 18,60% en 1846.

En 1848, les salles d’asile deviennent des établissements d’instruction publique. Si les fonctions de gardiennage et de sauvegarde demeurent encore prioritaires, la fonction d’instruction se greffera très vite sur celles-ci, d’autant plus vite que, pour les enfants des milieux populaires, la salle d’asile représente le seul lieu d’instruction et d’éducation qu’ils connaîtront dans leur vie. Il s’ensuit que les activités proposées dans les salles d’asile se présentent comme un mélange des activités d’école primaire, version simplifiée et réduite d’alphabétisation (épeler les lettres, réciter les nombres ...) et des activités des ouvroirs des filles (travail avec ses mains, tricotage, charpie), les savoirs religieux y tiennent la plus grande place :

"La classe du matin commence par la récitation de l’Oraison dominicale, de la salutation évangélique, du symbole des apôtres, d’une prière pour le Roi et sa famille (...) A midi à la fin de la classe, on récitera le Bénédicité (.... ) A quatre heures une courte prière en action de grâce". L’enseignement même de la numération pouvait se faire de façon dogmatique :"1 seul Dieu, 2 sortes d’anges, 2 sortes de péchés, 3 personnes en Dieu, 4 fins du sacrifice, 5 plaies de Notre Seigneur", etc.

En ce qui concerne l’alphabétisation, quelques savoirs rudimentaires sont donnés avec parfois, des tracés de lettres ou de figures géométriques sur ardoise : "la journée est occupée par une alternative de jeux et d’études (...) marcher en ordre et en mesure, lire de grosses lettres imprimées sur des tableaux, entendre répéter l’explication d’images, apprendre le catéchisme et des cantiques, premiers éléments de calcul (avec boulier) (...) à 2 ans ils apprennent les lettres, à 3 ans les syllabes ".

Cependant le programme des salles d’asile a le but de former les habitudes, construire la moralité. Ce n’est pas l’apprentissage des lettres, par exemple, qui est visé, mais bien de sortir l’enfant de l’inaction, de l’oisiveté, de lui donner des habitudes d’obéissance. Il n’est pas question d’apporter trop d’instruction (perçue comme inutile et même dangereuse pour cette catégorie de population), mais bien de renforcer la morale dominante (morale religieuse) et l’ordre établi, par la discipline et l’obéissance.

La description du fonctionnement des salles d’asile par P. Kergomard [1] est à ce propos édifiante : "la salle d’asile les a (les enfants) enrégimentés ; elle les a casernés par centaines dans d’immenses salles dont les croisées s’arrêtaient à deux mètres du sol, comme dans les prisons ; elle les a fait marcher tous soudés les uns aux autres par les épaules en longues chaînes comme des forçats (...) elle les a fait lever tous ensemble au claquoir ; elle les a fait compter, réciter, répondre tous ensemble et toujours au claquoir. Chacun n’a plus été que l’un des anneaux de la chaîne, ou l’un des rouages de la machine inconsciente. La méthode des salles d’asile a évité les bousculades et le tumulte ; elle a obtenu le silence : mais à quel prix !".

Cependant, "il serait injuste de ne pas reconnaître que la salle d’asile a rendu de très grands services" en accueillant les enfants livrés à eux-mêmes dans la rue [2] de même que les salles d’asile "ont contribué au développement de l’usage de matériels pédagogiques tels que les tableaux de lettres ou de chiffres, les bouliers compteurs" [3]

Le nom d’école maternelle est définitivement attribué aux salles d’asile en 1881 (lois Ferry). A partir de cette date, de grands changements s’opèrent : les congrégations religieuses sont délogées, l’enseignement religieux abandonné, les comités des dames patronnesses disparaissent, les surveillantes d’asile deviennent des institutrices d’école maternelle et leur statut est aligné sur celui des institutrices des écoles primaires élémentaires (ceci uniquement pour les conditions de recrutement, il faudra attendre 1921 pour que la durée de service et les rémunérations soient égales).

(Source : Marie-Thérèse Zerbato-Poudou, maître de conférence à l’ IUFM d’Aix-en-Provence en Sciences de l’Education)

http://recherche.aix-mrs.iufm.fr/publ/voc/n1/zerbato/index.html

Bibliographie sur le sujet

Amigues R. et Zerbato-Poudou M.T. Comment l’enfant devient élève. Les apprentissages à l’école maternelle. Paris : Retz, 2000.

Luc J.N. La petite enfance à l’école, XIXe-XXe siècles. Textes officiels. Paris : INRP, 1982.

Dajez F. Les origines de l’école maternelle. Paris : PUF, 1994.

Kergomard P. Les écoles maternelles de 1837 jusqu’en 1910. Aperçu rapide. Paris : Nathan, 1910.

Charrier Ch. La pédagogie vécue à l’école des petits. Cours complet et pratique, mis à jour et complété par Herbinière-Lebert. Paris : Nathan, 1929, édition 1955.

Plaisance E. Pauline Kergomard et l’école maternelle. Paris : PUF,.1996.


[1Kergomard P. Les écoles maternelles de 1837 jusqu’en 1910. Aperçu rapide. Paris : Nathan, 1910.

[2Charrier Ch. La pédagogie vécue à l’école des petits. Cours complet et pratique, mis à jour et complété par Herbinière-Lebert. Paris : Nathan, 1929, édition 1955.

[3Plaisance E. Pauline Kergomard et l’école maternelle. Paris : PUF,.1996.


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